Défilé de la Manif pour tous

Sous la plume de Samuel Laurent, un article du journal Le Monde daté du 21 mars 2013 conteste les caractères laïque et social de la Manif pour tous. Le collectif se réclame de 37 associations organisatrices largement représentatives des diverses tendances de la population. En fait, écrit Samuel Laurent, un grand nombre d’entre elles ne sont que des coquilles vides et celles qui sont bien identifiées, comme le Cler ou les AFC, agissent dans la mouvance de la sphère chrétienne. En apparence, conclut Samuel Laurent, la Manif pour tous représente de larges pans de la population. En apparence seulement. Car en réalité, nombre de ces mouvements sont des coquilles vides qui n’ont aucune existence. Quant aux autres, ils sont presque tous liés à l’Église, soit directement, soit par les engagements de leurs responsables. Donc, la Manif pour tous prétend s’identifier comme un mouvement de citoyens agissant selon les paramètres de la laïcité républicaine ; mais en réalité ses membres, en raison de leurs convictions et de leurs valeurs sont, en sous-main, dirigés par l’Église, et principalement l’Église catholique.

Qu’en penser ?

L’enquête réalisée par Samuel Laurent est, à première vue, impressionnante et semble relever d’un réel souci d’objectivité. Le tableau comparatif joint à l’article, facilement téléchargeable, témoigne d’une recherche attentive à scruter la visibilité des associations dont se réclame La Manif pour tous. Pour le journaliste, l’examen de ces associations révélerait qu’il s’agit d’associations fantômes, dont la visibilité relève de sites récents et anonymes, parrainés par des noms qui reviennent et se croisent, ou par l’une ou l’autre des communautés qui reviennent souvent, ou par des organisations parfois radicales.

Les «coquilles vides» de Samuel Laurent

Il en relève onze, sur 37 associations. Quelles sont-elles ?

  • Le Collectif pour L’Humanité Durable, fondé par Frigide Barjot !!! Une coquille vide, ce collectif ? À moins que ce ne soit Frigide Barjot elle-même qui le soit ! Elle est pourtant bien visible et présente !
  • Le Collectif des Maires pour l’enfance. L’Association existe depuis 2005, même si le site a été créé en 2012 pour illustrer le combat contre la Loi Taubira. La création récente d’un site ad hoc ne signifie pas que l’Association qui le patronne est une association fantôme. Créée à l’initiative de quatre officiers civils dans la fonction publique sous l’impulsion de Frank Meyer, maire de Sotteville-sous-le-Val (Seine-Maritime), l’association compte plus de 20 000 membres, tous engagés dans la fonction civile : loin d’être une coquille vide !
  • Plus Gay sans mariage : une page Facebook (mouvement d’homosexuels contre le mariage homosexuel) gérée par Xavier Bongibault, et La Gauche pour le mariage républicain, une autre page Facebook que soutient Laurence Tcheng. Ces deux mouvements peuvent sembler être des prête-noms commodes pour témoigner de l’extensibilité de La Manif pour tous. En fait, il n’en est rien. Non seulement Xavier Bongibault et Laurence Tcheng existent réellement, mais leurs actions et leurs combats sont connus des mouvements qui luttent pour le mariage homosexuel, entre autres les fédérations LGBT (Fédération des Associations & Centres Lesbiens, Gays, Bi et Trans en France) où ils sont considérés presque comme des ennemis ou des transfuges. Consulter le récent numéro de la revue Pro Choix (avril 2013) pour s’en rendre compte (cf. Joachim Estez, Les troupes de Frigide Barjot, Pro Choix n. 57, pp. 31-34).
  • Juristes pour l’enfance est bel et bien une association réelle, déclarée au Journal Officiel. Elle est, en outre, membre du Collectif pour l’enfant, lequel rassemble 70 associations partageant des orientations bien définies sur son site : Le Collectif pour l’enfant, dont le porte-parole est Béatrice Bourges, est une plate-forme regroupant des associations, des professionnels, des élus et des familles. Auprès des parents, de la communauté éducative et scientifique, des responsables et des membres de la société civile, le collectif met en œuvre tout type d’activité afin de protéger l’enfance. Une coquille vide ?
  • AP21 est une association de psychologues qui promeut «le respect de la dimension psychique de l’homme, le respect et la reconnaissance de la vie spirituelle de l’homme, le respect de la vie humaine de son commencement à sa mort». Son site internet : http://ap21.hautetfort.com/
  • lamanifdesjuristes est une page internet appelant à manifester contre la réforme du mariage. La page contient aussi une lettre ouverte aux Sénateurs et Sénatrices de France, un article sur la spirale qui entraînera inévitablement à légiférer sur la PMA et la GPA, un communiqué de presse pour expliquer leur démarche. Le site internet fait état d’une lettre envoyée aux sénateurs et signée par 170 professionnels du droit nommément cités sur le site. Ce sont loin d’être des anonymes !

Les coquilles vides de Samuel Laurent s’avèrent donc étonnamment pleines quand on prend ne serait-ce qu’un peu de temps pour s’informer objectivement !

Betsy DeVos
Tugdual Derville, Frigide Barjot et Xavier Bongibault, le 13 janvier 2013 – Photo Marie-Lan Nguyen / Wikimedia Commons

 

Les erreurs de datation

Non seulement les associations considérées comme des coquilles vides ne sont pas des associations fantômes, mais quelques erreurs de datation font apparaître comme des créations récentes – ad hoc ? – des fondations qui datent de bien avant leur site internet et qui sont, de plus, très connues. La date de fondation d’une association n’est pas nécessairement la date de son site internet, comme si la première préoccupation d’un fondateur était d’ouvrir un site internet ! Ainsi l’Appel des Professionnels de l’Enfance existe depuis 2004, même si son site n’est en ligne que depuis 2012. L’Association Familles de France n’est dite exister que depuis 1998 (date de création de son site) alors qu’elle existe depuis 1921. Tout de même ! Et les AFC existent bien depuis 1955 et non 2002. Et ainsi de suite.

La griffe personnelle

Ce qui attire l’attention dans ce tableau très objectif (sic), ce sont les griffes personnelles de l’auteur. En premier celle qui, outre la mention «coquille vide», stigmatise le «type» de l’Association. Samuel Laurent retient trois principaux types : société civile, sphère chrétienne et traditionalistes. Quel est son critère pour cataloguer les associations selon ces types ?

  • Société civile : Ce n’est pas un critère typologique. Toutes les associations du Collectif sont des Associations selon la loi 1901. En ce sens, elles sont toutes des Sociétés civiles. Aucune n’est une Association privée ou publique de fidèles, ce qui en ferait une Association canonique œuvrant dans l’Église Catholique.
  • Sphère Chrétienne : Que signifie ce critère ? Une typologie ou une position orbitale ? Une association comme Le Mouvement mondial des Mères de France a été fondée par une paroissienne active ! S’agit-il pour autant d’une association chrétienne ? Et si cette paroissienne active avait fondé l’Association pour l’élevage des vers à soie, cela aurait-il donné à son groupe la connotation d’une sphère chrétienne ?
  • Traditionalistes : Trois associations sont griffées de cette sorte par Laurent :
    1. Dialogue et Humanisme, créé par l’ancien directeur de cabinet de Christine Boutin. Traditionaliste, Christine Boutin ? Elle va donc à la messe en latin et fait partie de certains groupes qui se rattachent au Missel de Jean XXIII ? Nous ne le savions pas !
    2. L’Association Nouveau féminisme européen fondée par Élisabeth Montfort, ancienne députée européenne, avec Béatrice Bourges, présidente de l’Association Protection de l’Enfant et porte-parole du Collectif pour l’Enfance, chevalier dans l’ordre de la Légion d’honneur, et Aude Mirkovic, présidente de l’Association Juristes pour l’Enfant et maître de conférences en droit privé. Nouveau féminisme européen promeut les valeurs du mariage et de la famille. Si cette association ne le faisait pas, que ferait-elle dans le Collectif La Manif pour tous ? Ce sont des valeurs «traditionnelles», si on veut ; ce sont surtout des valeurs profondément humaines.
    3. Association des Protestants évangéliques. Pour Sébastien Fath, historien connu des mouvements au sein du Protestantisme français, comme pour d’autres auteurs qui étudient l’émergence actuelle des mouvements du Renewal, les Évangélistes comme les Pentecôtistes ne sont pas des «tradis». Ils prennent d’ailleurs trop de distance avec les Églises officielles pour être traités de «traditionalistes».

Le jugement personnel

Pour notre journaliste, dont les classifications, à première vue, impressionnent bien qu’elles ne tiennent pas la route, les Associations qui forment le collectif La Manif pour tous émanent soit de mouvements extrémistes, soit de l’Église catholique. Mais il suffit qu’une Association s’inspire d’une valeur politique, sociale ou chrétienne pour être classée, selon cette taxinomie axiologique de sphère chrétienne ou d’extrême droite. À moins qu’on n’en fasse une «coquille vide». Ainsi, une Association fondée par une paroissienne active est nécessairement dans la sphère chrétienne, donc elle n’a plus droit d’expression en matière civile.

L’Association Fils de France, un collectif musulman fondé par Camel Bechikh, est qualifié de souverainiste, parce que son fondateur est soi-disant proche de Nicolas Dupont-Aignan (Membre du RPR, du RPF, de l’UMP, puis de DLR, il est maire de Yerres depuis 1995 et député depuis 1997), de Jean-Pierre Chevènement (qui fut ministre de l’Éducation nationale sous le gouvernement Jospin) et aussi d’Alain de Benoist (qui ne se cache pas d’avoir été d’extrême droite dans sa jeunesse, mais qui aujourd’hui militerait contre le FN). Quel amalgame entre Dupont-Aignan, Chevènement et Alain de Benoist ! Tous regroupés sous l’étiquette de «souverainistes» et qualifiés d’extrême droite. Mais au fait, le FN est-il souverainiste ?

Emmanuel Sapin, le fondateur de L’Appel des médecins de l’enfance et de l’adolescence, est intervenu en 2009 dans un colloque «Avec le Christ» organisé par la Communauté de l’Emmanuel. Il n’en faut pas plus, cette Association est certainement crypto-catho !

Que dire ?

À l’examen, l’article de Samuel Laurent pèche contre l’objectivité et quant à sa méthode et quant à son contenu. Les associations fantômes qu’il dénonce ont une existence légale et active, et les allégeances qu’il stigmatise ne préjugent en rien d’une inféodation cachée. Mais il y a pire ! Le raisonnement qui sous-tend cette induction est partial et sophistique. C’est un paralogisme selon la contradiction. Un paralogisme est un raisonnement qui semble objectif et rigoureux et qui, dans sa structure, est à côté de la plaque ! (para = contre, logisme = logique). Il est fait selon la contradiction, car il tente de prouver que deux attributs donnés à un même sujet entraînent une contradiction. Ainsi il serait contradictoire d’affirmer qu’un mouvement qui s’inspire de valeurs chrétiennes, même s’il ne les affiche pas, puisse se dire un mouvement laïque.

Si l’on schématise le raisonnement, il apparaît selon la forme logique suivante :
– Un mouvement laïque (A) doit défendre les valeurs laïques (B)
– Or La Manif pour tous (C) ne défend pas les valeurs laïques (B)
– Donc ce mouvement (C) ne peut se dire laïque (A)

Pour les fans de la logique :
-Tous les A sont des B
-Or aucun C n’est B
-Donc aucun C n’est A

Dans ce raisonnement, les mots «valeurs laïques» dans la majeure (première phase) signifient les valeurs de la République : Liberté, Égalité, Fraternité.

Dans la mineure (deuxième phrase), les mêmes mots signifieraient, pour la Manif pour tous, les valeurs chrétiennes, qui sont nécessairement en contradiction avec les valeurs laïques, puisqu’elles seraient définies par l’Église et non par la République. Si l’on concède cette assertion, on peut dire que la Manif pour tous ne défend pas les valeurs laïques.

Dans la conclusion (troisième phrase), le mot laïque, attribué négativement au mouvement La Manif pour tous, signifie que ce mouvement ne peut se dire laïque. Il serait crypto-chrétien. Il est alors une fausse représentation. Voilà le raisonnement de Samuel Laurent.

En bonne Logique, si l’on veut argumenter avec efficacité, il ne faut pas concéder la mineure, car elle est fausse. Il ne faut pas admettre que ceux qui protestent, les citoyens qui envahissent les pavés, ne se battent pas pour les valeurs laïques.

Pourquoi ?

L’assertion : La Manif pour tous ne défend pas les valeurs laïques, que soutient Samuel Laurent, repose sur une induction, c’est-à-dire sur la «recherche» qu’il a faite et qu’il publie dans cet article du Monde. On l’a montré, cette induction suppose un postulat erroné : il y aurait contradiction entre les valeurs chrétiennes et les valeurs laïques. Donc un citoyen n’aurait pas le droit de puiser dans ses convictions religieuses les éléments lui permettant de défendre les vraies valeurs politiques. Ce postulat est faux, car entre les valeurs politiques (laïques) et les valeurs de foi (chrétiennes ou autres), il y a un moyen terme : les valeurs morales qui, en raison de leur universalité, doivent être les mêmes, quoique mises en valeur de façon différente par une religion, qui en montre les fondements spirituels, et par l’État, qui les fonde dans son Droit positif.

Quelles sont les valeurs de la République ? Liberté, Égalité, Fraternité. Une foi religieuse (catholique, protestante, juive ou musulmane) est-elle en en opposition avec ces valeurs ? S’il y a opposition, c’est dans la manière de les définir au plan politique, c’est-à-dire au plan où l’État est chargé de dire le jus (dire ce qui juste) selon les conditions temporelles – politiques et laïques – de leur gestion.

Famille en papier de la Manif pour Tous
Photo : aytuncoylum / Fotolia

Le parti au pouvoir définit le mariage gay au nom de la liberté républicaine, au nom d’un consensus social fondé uniquement sur le sentiment. Puisqu’ils s’aiment, ils ont le droit au mariage ! Tout citoyen raisonnable peut s’opposer à ce que le Droit, qui garantit la liberté, soit défini sur le fondement des sentiments individuels, même s’ils étaient partagés par la majorité. Si le Souverain admet cela, c’est qu’il se prépare à entériner les pires totalitarismes, tels le racisme (fondé sur le sentiment de la supériorité d’une race), le sexisme (fondé sur le sentiment de l’infériorité d’un sexe), le colonialisme (fondé sur le sentiment d’une mission d’un pays), ou les nouvelles théories (gender ou poly-gender).

Le parti au pouvoir définit le mariage gay comme une progression dans l’égalité républicaine. Puisqu’ils ont fait ce choix de vie, ils ont droit au mariage. Tout citoyen raisonnable peut s’opposer à ce que le Droit, qui garantit l’égalité, soit défini au mépris du sujet de droit. Le Droit s’applique à un sujet (une personne qui a les aptitudes à quelque chose et qui peut en remplir les fonctions : j’ai le droit d’être propriétaire, à condition que je puisse acheter la maison). Le mariage est une institution qui permet de fonder une famille et suppose que les personnes soit naturellement aptes à le faire. La Loi Taubira tord le sens de l’égalité : le mariage des personnes du même sexe ne deviendra un vrai mariage que si l’on accorde aux partenaires une famille artificiellement fondée, par la technique biologique (PMA ou GPA) ou par la reconnaissance juridique (adoption plénière), les deux fictions mettant en jeu la filiation de l’enfant.

Le parti au pouvoir définit le mariage gay comme une progression dans la fraternité. On s’aimera tous encore mieux, puisqu’il n’y aura plus de discrimination justifiée en Droit. Tout citoyen raisonnable peut s’opposer à ce que le Droit, qui définit la fraternité, oblige les citoyens à renoncer aux valeurs politiques qui garantissent leur vivre ensemble. Je ne suis pas obligé de dire que celui qui ment ne ment pas, pour l’aimer comme un frère. Forcer le peuple à lui faire admettre qu’un mariage gay est un vrai mariage alors qu’il n’en remplit pas les conditions fondamentales, c’est violenter la fraternité et, en son nom, mettre en péril toutes les institutions sur lesquelles reposent le vivre ensemble.

Le collectif La Manif pour tous défend bien les valeurs laïques. Elle défend la liberté, l’égalité et la fraternité pour ce qu’elles doivent être dans une vraie république, cette république étant la France !

Rédaction SRP

Photo : Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

 

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