Franc-maçonnerie : loge de Marseille

Au Moyen-Âge, le pèlerinage de Compostelle était, avec celui de Jérusalem, l’un des actes héroïques que l’on accomplissait une fois dans sa vie ; un acte de foi ardente, d’action de grâce, de pénitence ou d’imploration d’une grâce particulière. Il s’agit, comme Abraham l’a fait sur l’injonction du Seigneur, de quitter «ton pays, ta parenté, la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai» (Gn 12, 1). Quitter son univers familier pour l’incertitude et l’inconfort de la route, «sortir de soi-même pour aller à la rencontre de Dieu là où Il s’est manifesté» (Benoît XVI à Compostelle, 6 novembre 2010).

Aujourd’hui, le Chemin de Compostelle est emprunté par les marcheurs pour différents motifs : prouesse sportive, inusité des rencontres, santé, écologie et quoi d’autre… Il arrive que l’on y trouve de vrais pèlerins, il arrive que les plus «païens» se laissent prendre par la «force» du Chemin.

Tel Jean-Christophe Rufin, 61 ans, médecin, historien, globe-trotter, écrivain, diplomate, membre de l’Académie française. Habitué des missions humanitaires, il fait partie des pionniers de Médecins Sans Frontières. Mais il a aussi le lustre de la diplomatie : n’a-t-il pas été ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie ?

Que fait sur le Chemin de Compostelle ce catholique non pratiquant qui déclare dans une interview au journal La Croix : «Je reste attaché à mes racines catholiques, mais le dimanche et sa messe ne sont pas adaptés à une forme de vie comme la mienne.». 800 km à pied depuis Hendaye par le «Chemin du Nord», ce n’est pas une balade anodine. Quelle mouche a donc piqué l’ambassadeur ? Le désir d’une «grande marche solitaire», en montagne ou ailleurs ? Oui, mais le Chemin n’est pas un simple «ailleurs» ! Même pour ceux qui n’ont même pas la foi du dimanche, le Chemin de Compostelle est une voie de pèlerinage. Celui qui l’emprunte devient, même malgré lui, un pèlerin de saint Jacques. C’est ce qui est arrivé à Jean-Christophe Rufin (voir son livre : Immortelle randonnée, Compostelle malgré moi aux éditions Guérin).

Le Chemin «vous fait travailler sur vos attentes, sur vos désirs». Le pèlerin n’est pas un touriste, et s’il le croit au départ, le Chemin le fait vite revenir à la réalité. Il fait marcher, peiner, suer, il emprunte une voie balisée depuis des siècles par les prières, les larmes, les espoirs, les remords des pèlerins. Le Chemin impose au marcheur cette austérité et cette mémoire historique. S’il fait parfois traverser des paysages de rêve (bords de mer, montagnes), il fait aussi cheminer son homme au milieu des usines, dans le tumulte des bords d’autoroutes, le long de voies ferrées, de pipelines… «Le pèlerin est là pour marcher, que cela lui plaise ou non, qu’il y trouve ou pas son content de paysages ! Pipelines en ciment et usines, lotissements déserts et bandes d’arrêt d’urgence, carrefours giratoires et banlieues industrielles sont nécessaires pour devenir un vrai pèlerin, débarrassé de toute prétention touristique.» À force de marcher ainsi, sans chercher un autre chemin, plus beau, plus agréable, le pèlerin se défait de soi-même. Il n’est plus médecin, ambassadeur, journaliste, il est un homme qui marche sur une voie tracée pour mener quelque part. Le Chemin le mènera vers un certain Absolu dont chaque pierre est marquée, que chaque tournant révèle un peu plus, et qui est son vrai sens.

Le Chemin vous dépouille son homme ! Il pèse lourd, le sac (la mochilla) ; il pèse lourd de son poids de peur : un pull pour le froid, mais sera-ce suffisant ? Alors, deux ; deux paires de chaussettes pour pouvoir en laver une le soir, mais si je manque… ? mettons trois paires ! Peur de manquer des biens qui rendent la vie confortable, peur de la solitude, des rencontres désagréables ou dangereuses. La peur est la compagne du pèlerin du Moyen-Âge comme de l’Âge Post-moderne. Vaincre la peur par le dépouillement, c’est la pédagogie du Chemin. Jean-Christophe Rufin en a fait l’expérience : «Pendant plusieurs mois après mon retour, j’ai étendu la réflexion sur mes peurs à toute ma vie. J’ai examiné avec froideur ce que littéralement je porte sur le dos. J’ai éliminé beaucoup d’objets, de projets, de contraintes. J’ai essayé de m’alléger et de pouvoir soulever avec moins d’efforts la mochilla de mon existence.»

Qu’en penser ?

L’expérience de Jean-Christophe Rufin rejoint celle de nombreux pèlerins, croyants ou non. Citons simplement Dominique et Gilles qui, eux, ont voulu marquer le passage entre la vie active et la retraite de façon radicale. Partis du Puy un matin de mars 2010, ils ont rallié Compostelle (1 580 km) en 75 jours. Leur témoignage final est d’avoir «appris à ne pas avoir de réserves d’avance, à lâcher (leurs) sécurités et faire confiance à la Providence» (Feu et Lumière).

Borne de Saint-Jacques de Compostelle

«Le poids du sac, c’est la peur», écrit Francine, une autre pèlerine (Radiocamino). Le Chemin nous en dépouille : peur d’être nu (trop de vêtements de rechange) ; d’être mouillé (cape, parapluie, tente…) ; de l’inconfort (matelas gonflable, oreiller…) ; de s’ennuyer (livres et MP3 !) ; d’oublier (carnets de notes, cahier, magnétophone, appareil photo…) ; de se perdre (guides, boussole, GPS…) ; de se déconnecter (smartphone, téléphone portable…). Et les grandes peurs de l’être humain : peur de paraître au naturel (vite, la trousse de maquillage) ; des blessures (trousse de pharmacie) ; du froid (le second pull au cas où…) ; de la faim (provisions, réchaud et matériel de cuisine) ; peur pour ses pieds ou ses chevilles (les grosses chaussures).

Le sac du pèlerin est bien lourd, lourd de toutes ses peurs !

Quand le pèlerin abandonne ses peurs, il entre dans la voie du Chemin. Quand il abandonne son matériel de cuisine, il voit qu’il trouve en chemin de quoi se désaltérer et se nourrir ; quand la fatigue devient lourde, il découvre la petite auberge où il passera une bonne nuit ; et si le sac est vide de nourriture, il appréciera la gentillesse et l’amitié de ces habitants, qui vont jusqu’à mettre sur le passage des pèlerins de petites tables, couvertes de thermos de café, de petits gâteaux, avec juste une petite boîte pour déposer une offrande. L’abandon de la peur fait découvrir l’autre, le prochain de qui l’on reçoit. Et cette découverte de l’autre est une voie pour faire comprendre à un cœur encombré qu’un Autre aussi est là, et qu’il veille ! C’est la leçon du Chemin.

Que dire ?

C’est clair : le pèlerinage de Compostelle ne laisse pas indemnes ceux qui s’y aventurent. C’est une expérience à tenter, à proposer à tous ceux dont la vie, centrée sur la peur du manque, est devenue lourde à porter. C’est déjà une conversion ! Et au passage, dans la beauté de la nature, dans les feux des monastères, dans les diverses rencontres, Dieu surgit, selon son habitude, discrètement, humblement, comme s’il ne voulait pas s’imposer ou forcer la porte. A son retour chez lui, le pèlerin de Compostelle n’ira pas forcément à la messe le dimanche, mais dans son dépouillement il aura rencontré Dieu – qu’il le sache ou non, peu importe : Dieu le sait !

Agnès Villié

 

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